ZDOC - un prince déchu
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Un prince déchu   (textes extraits du livre "l'enfant doué", Arielle Adda et Hélène Catroux, Ed.Odile Jacob)

    Les longs extraits qui vont suivre  donnent une vision certes terriblement pessimiste de l'avenir de certains surdoués, mais en même temps c'est une mise en garde, et d'une certaine façon, la justification de ce site.

"Refuser de renoncer à la toute-puissance, c'est consacrer toutes ses forces et toutes ses capacités à élaborer une "dissuasion" que l'on voudrait absolument sûre, à l'image de ces pays pauvres dont la richesse est en quasi-totalité employée à se doter d'un armement formidable et coûteux.

   Une telle contrainte empêche les qualités de se développer, elles ne sont plus exercées que d'une façon défensive, qui devient vite offensive. L'enfant doué qui se refuse à accepter ses faiblesses et ses ignorances échafaude un système sophistiqué prenant appui sur les aspects les plus caractéristiques du don : il veut qu'on le respecte, qu'on se garde de l'attaquer et que ses parents prennent sa défense, quand il est incompris et critiqué "parce qu'il est différent". Puisque les enfants doués sont souvent rejetés à cause de cette différence - et parfois de façon tragique -, il utilise l'argument à son propre compte, en l'occurrence en le déviant.

   Il va alors détourner l'attention chaque fois qu'il craindra d'être mis en question, accablant ses parents de questions multiples et de commentaires compliqués, destinés à démontrer avec évidence sa grande curiosité d'esprit, l'immense diversités de ses centres d'intérêt et sa soif inextinguible de culture. 
  La voie de la sagesse lui dicte néanmoins, peu à peu, une conduite plus réaliste : elle lui fait comprendre qu'il est insensé de tenter de couvrir le champ du savoir dans sa totalité, cette ambition démontrant, par sa seule absurdité, sa grande naïveté. Alors, il compose, élisant quelques domaines précis auxquels il se consacre. Là, enfin, il peut espérer parvenir un jour à maîtriser la discipline dans son entier : déjà, on dit de lui qu'il est un "spécialiste" dans sa partie; on le consulte, il y occupe une place qui pourrait s'apparenter à la toute-puissance à laquelle il ne veut pas renoncer.

   Ce replâtrage dérisoire n'empêche pas l'angoisse de surgir à tout moment, accompagnée de la sourde colère que provoque le peu d'efficacité des connaissances amassées face au déferlement d'une incoercible inquiétude. Mais l'enfant apeuré s'entête plus que jamais à colmater ses vides par de vains savoirs.

    Comment oser ramener l'attention de cet enfant "génial" sur des points mesquins, dérisoires, tel que l'acceptation de la discipline scolaire et même celle de la vie au quotidien ?

  Plus tard, il commencera même à négliger ses domaines de prédilection : il doit consacrer toute son énergie à maintenir son entourage dans l'illusion de son pouvoir. D'ailleurs, il épuise tant ses parents que ceux-ci ne cherchent même plus à vérifier s'il s'intéresse toujours aux pays et à leurs drapeaux ou à  de répugnants insectes.

       Pour celui que rien au monde ne ferait renoncer à son désir de pouvoir, l'unique mode d'existence possible est la tyrannie; elle seule permet de vérifier en permanence si ce pouvoir continue d'être opérationnel. Mais il sait qu'il peut le perdre à tout moment pour une broutille, un incident minime, anodin, qui fera apparaître de façon aveuglante sa faiblesse sans même qu'il se rende compte que cette bagatelle va définitivement sceller les limites de son pouvoir. Il convient donc de se méfier de tout et de tous, surtout dans ce lieu de tous les dangers que représente l'école, où le savoir est malgré tout dispensé, quoiqu'on en dise.

   Ces enfants en apparence tellement sûr d'eux quand ils se trouvent sur leur territoire, paraissent, au dehors, timides, effacés, silencieux, parfois même presque mutique. Il ne veulent prendre aucun risque, et le silence ostensible qu'ils adoptent plus volontiers constitue aussi un rapport de forces : la maîtresse qui réussit à leur faire prononcer quelques mots est heureuse et fière de ses dons pédagogiques ; par la suite plus indulgente et moins exaspérée par les silences prolongés de cet enfant pourtant intelligent. C'est une forme plus subtile de l'exercice du pouvoir, mais il faut bien s'adapter aux situations telles qu'elles se présentent.

   C'est à la maison que cet enfant retrouvera le plein exercice de ses moyens de défense : colères, exigences insensées, agressivité de plus en plus offensive, toutes les armes lui sont bonnes. Mais quel effort il lui faut déployer pour espérer conserver cette suprématie !

Un prince déchu

      L'inévitable anxiété rend le despote toujours plus irritable et plus tyrannique. Plus le temps passe, moins ses capacités intellectuelles, tellement prometteuses dans son tout jeune âge, se développent. Jamais mobilisées sur un enrichissement fructueux, elles s'étiolent jusqu'à faire de cet enfant un "petit prince" ranci, dont les qualités s'exercent à vide : son registre émotionnel n'aliment que son angoisse, sans jamais s'ouvrir aux sentiments des autres.
    La moindre faille dans les exigences de ses parents est utilisée pour mieux asseoir son pouvoir; un avantage accordé, ne serait-ce qu'exceptionnellement comme on l'en a pourtant clairement prévenu, est considéré comme acquis.

   Le contact avec la réalité risque d'être dramatique. Cet enfant, qui a été doué mais à refuser de renoncer à sa toute-puissance, peut se replier sur lui-même et ressasser amèrement les bribes de souvenirs de son pouvoir d'antan. Les armes qu'il pensait si soigneusement entretenues ont perdu leur capacité offensive : ce ne sont plus que des ferrailles rouillées, restes misérables et dérisoires de la formidable puissance d'autrefois.

   Ce portrait affligeant s'applique davantage aux garçons, plus inquiets à l'idée de perdre quelque chose d'eux, perte qui les priverait à jamais de la puissance qu'ils envient à leur père et qui est encore si fragile en eux. Pourtant, certaines petites filles se comportent de la même façon. Si elles sont surtout tyranniques et se réfugient moins volontiers dans l'accumulation des connaissances, le principe est le même : il s'agit d'assurer son emprise sur l'entourage.

   Dans tous les cas, la réaction première doit être le rappel inlassable de la loi, avec ses exigences intangibles qui représentent la réalité, impossible à modifier. Toute concession est considérée par l'enfant comme une victoire, mais elle affaiblit chaque fois le vainqueur dans la construction de sa personnalité et accroît son angoisse face à  ce pouvoir destructeur qui risque de le priver de la protection de ses parents, désormais soumis à son seul bon plaisir.
   Ces situations extrêmes favorisent les pathologies que l'on prête si souvent aux enfants doués; ce terrain nourri d'exigences insensées se révèle propice aux manifestations d'un manque d'adaptation à la réalité.

   Parfois, devenu adolescent, cet enfant dépassé par son propre système de défense préférera partir définitivement avant que s'éteigne la dernière lueur, pour tenter de s'abuser encore un peu sur le brillant de son esprit, son ultime désir est de laisser derrière lui l'écho d'une trace lumineuse. Ce départ peut rester symbolique et permettre un semblant d'adaptation à la vie de tous les jours, grâce au passé étincelant dont subsiste encore un pâle reflet : endormi dans une routine sans éclat, enlisé dans une vie professionnelle terne, il ressassera ses rêves d'autrefois avec une amertume si forte qu'elle lui interdira toute joie. Il peut aussi se réfugier dans un refus radical de la réalité, trop dure, trop brutale, trop matérialiste pour lui, et préférer le monde de la folie. Une vision idéalisée de l'univers recouvrira alors de sa splendeur immatérielle un quotidien perpétuellement frustrant."